mercredi 21 novembre 2018

Effraction

"Je ne le ferai pas, parce que si je le fais, je vais te rentrer dedans, Je vais te défoncer. Et ça je ne veux pas."

Ça avait commencé comme ça.

Je n'ai pas peur.
Je n'ai pas peur de ce que tu liras, mon histoire est bien accrochée, arrimée à mon cœur comme elle ne l'a jamais été.
Tu peux le faire. Je t'autorise à le faire.

Il est grand, immense même, osseux et mince, mon inverse.

Il est homme autant que je suis femme, mes formes dérisoires dans ce corps tentent de me protéger tant bien que mal, et ma chevelure fait de son mieux pour dissimuler ce que je ne veux que l'on voie.

Mais lui, il s'en fout.
Il me demande de m’asseoir, là-bas, dans l'ombre, devant les draps noirs. Il illumine, se tient de l'autre côté de la pièce, s'excuse par avance parce qu'il va me donner des ordres ; je bredouille quelque chose comme "non non, mais c'est bon, t'inquiète pas".
Comme pour moi-même.

Je n'en mène pas large. Je ne la ramène pas. Drôle de sensation que celle de l'obéissance, la docilité.

Alors j'obéis. Je fais ce qu'il demande.
Il y a cet instant qui s'immisce, sournoisement, infiniment, cet instant qui se glisse, cet instant que je n'oublierai jamais, où je sens les flots de larmes derrière le rideau patiemment tissé toutes ces années. Mais qu'est-ce que c'est. Quelque chose se fissure. La vulnérabilité qui affleure aux sillons, le profond qui remonte en un instant, la gigantesque réalité.

Il va chercher. Il va trouver, mais cela, je ne le sais pas encore.
Il va lire l'histoire que je n'ai jamais écrite, l'histoire inscrite dans ma chair, dans la peau de mon visage, de mon corps, de mes attitudes. De tout mon être.

L'inquiétude qui affleure. L'histoire de vie qui hurle en un seul regard.

Cette formidable acuité sur les choses, la colère sourde au bord des yeux, ce soi-disant bon et si gentil regard qui, au-dedans s'avère être un torrent de fièvre et qui bouillonne à avoir envie d'en jaillir, d'exploser. C'est la vie qui hurle, la vie qui s'écrit. Une rivière que je n'avais jamais laissée s'exposer. 

Est-ce la Vie, est-ce l'envie, l'envie de vivre, le refus de l'injustice ?

Ce jour-là je suis allée à la rencontre de quelqu'un que je ne connaissais pas.
Ce jour- là je suis allée chercher quelqu'un que je n'attendais pas
Ce jour-là , j'ai fait la connaissance de l'Autre Moi.






Cet homme est un Sorcier.
Pour découvrir le fabuleux travail de Marc Jor, c'est ici : https://www.facebook.com/Mjorportraits.

mercredi 7 novembre 2018

Un chevalier vivant


C'est un chevalier gisant aux franges des ténèbres
Mais son Ame est debout.
Si fièrement tenu,  
Majestueusement vivant.

Il se tient dans l'ombre, et nourrit la lumière
Il suspend l'instant, pétrifie du regard. Il est pensée infinie, rayonnement.

Il n'a rien d'un gisant
Il est pacifique géant
Au mourant de la nuit, au grisant de l'aurore.

Il se lit dans ses yeux cette pacifique désarme
L'arme est-elle bien nécessaire quand il est à lui seul
une arme, une montagne de création, imposante et massive.

la noirceur comme rempart
Ses yeux de guerrier immobile
l'infinie douceur du regard

L'arme patiemment comme un bastion tout soudain se dresse
Devant son corps de forteresse
Un rempart de pudeur
Et d'infinie tendresse

Au profond de son regard, de guerre lasse,
Il est la nuit, chevalier vivant
Il est Tour et rempart.
Il est toujours quelque part.
Tour à tour fou et garde-fou
Il est Lumière et puis tourment,
Ordre et envergure, au magnifique impressionnant.

Photo : Marc Jor (https://www.facebook.com/Mjorportraits/)
Modèle : Jean Erick (https://www.facebook.com/jeanerickdehyeres/)

samedi 3 novembre 2018

D'autres pages à écrire


Une page se tourne, pour en écrire d'autres.
J'ai donné tellement d'années de ma vie au handicap, à ses représentations, à l'imaginaire, aux perceptions. Je suis auteur et co-auteur d'ouvrages qui traitent du handicap. Je suis, sans immodestie aucune, l'une des spécialistes françaises du handicap dans la littérature contemporaine. Je suis juge et partie. Concernée dans tout ce dont je suis experte.

Mais voilà… après 45 années sur cette Terre, dont vingt consacrées à écrire des articles, intervenir dans des groupes de parole, être présente lors de conférences ici ou là… je ne peux plus. Cela n'a plus de sens pour moi.

Je ne participerai plus à des conférences, je ne ferai plus d'interventions publiques autour du handicap. Tout cela, désormais, appartient au passé.

 J'ai un roman à écrire. Un roman qui ne parle pas de handicap. J'ai une vie à vivre, où le handicap prendra la place qui lui revient. Rétablie. Mesurée.

Je ne suis pas un porte-parole. Je ne me reconnais pas dans le discours ambiant qui consiste à être, soit un super héros capable d'exploits que même une personne valide n'accomplirait pas, soit une pauvre chose toujours la gueule ouverte en train de se plaindre contre le monde entier, parce que les méchants valides ont ourdi un vaste complot international contre tout ce qui leur est inférieur.

Je ne suis ni un sportif de haut-niveau à belle gueule, ni une mascotte télévisuelle grand-guignolesque, encore moins une héroïne de haute voltige des temps modernes.

On peut essayer, d'être tout simplement soi, avec son histoire, son chemin, ses expériences, sans avoir à élever le handicap au rang de sommet de la hiérarchie des épreuves de vie. "Malgré son handicap…" . Quand on demande aux gens ce que serait la pire des choses dans la vie, beaucoup répondent "être handicapé".

On peut essayer, simplement, d'être. Sans exploits, sans extravagance, sans exclamation. Il y a quelque temps, un monsieur-qui-guérit-la-tête m'a dit "vous êtes courageuse". Mais en quoi suis-je courageuse ? Parce que j'ai traversé, avant d'avoir quarante ans, des épreuves de vie plutôt rares en nombre, ou parce que je cumule veuve-mère célibataire-handicapée-victime de préjudice ? je n'ai pas besoin d'une étiquette de plus, je connais très bien ces accumulations, j'essaie de vivre avec, je ne vis pas pour.

Je n'ai jamais compris ces gens qui affirment que leur vie est beaucoup mieux depuis qu'ils sont handicapés. Le handicap comme expérience de vie spirituelle, qui te fait mieux prendre conscience de la fragilité et de la beauté de la vie… Foutaises. Mon corps, souvent, m'emmerde, me ralentit, m'affaiblit, m'empêche… mais ce corps... c'est le mien.  Alors, je tente de l'aimer par tous les moyens, je le soigne, je le protège des autres et du temps qui passe, j'ai un regard aussi bienveillant que possible, même si ce n'est pas toujours facile.

C'est en lisant récemment sur la toile, la remarque d'une internaute au sujet du comptoir à l'intérieur d'un restaurant où l'on voit deux tabourets "mange-debout", que je me suis vraiment, vraiment dit que je comprenais pourquoi il est si difficile, sous cet angle-là, de vivre ensemble.

La personne affirmait que les tabourets avaient été choisis délibérément dans une intention validiste, -soit sciemment contre la communauté des personnes handicapées.-
Imaginer un seul instant que le restaurateur ne soit pas formé à l'accessibilité, ou n'ait pas été conseillé, comme tant d'autres… ne lui est simplement pas venu à l'esprit.

Si la loi de 2005 avait érigé l'accessibilité universelle comme règle, facilitant ainsi la vie de la petite mémé ou du pépé avec son déambulateur, celle du jeune parent avec sa poussette, celle de la personne assise dans un fauteuil roulant, ou même, celle du skateur, du cycliste ou du livreur aux bras chargés de paquets, nous n'en serions pas, des années plus tard, à stigmatiser le handicap comme responsable unique du coût exorbitant qu'il demande à la société.

Attention, je ne remets pas en question les efforts, et ils sont nombreux, qui restent à faire, si l'on parle de ressources, d'accessibilité, d'emploi, pour commencer. Je ne me satisfais pas de la politique en vigueur, mais j'ai une petite pensée pour des personnes qui vivent dans des situations bien plus précaires que moi, que nous, ou dangereuses pour leur vie, dans d'autres pays par exemple où l'on te laisserait crever pour moins que ça.

Il a été marrant, quelquefois, d'aller sur les lieux d'une conférence en étant assise dans mon fauteuil roulant, de voir la tête ébahie des gens, ben ouais c'est elle la conférencière. Cela a fait son petit effet, j'en conviens. Mais être doublement vue comme une curiosité ne m'est plus possible. De même, écouter ces chercheurs européens lors de conférences internationales évoquer le handicap comme concept. "Ah, le handicap…". (N'oubliez pas le souffle et l'air déclamatoire, pour l'effet).  Ne rien dire, parfois ça peut prendre des heures, pour peu qu'on ait un auditoire. Et pour peu qu'on parle de sexualité, alors là c'est salle comble. Je ne savais pas que c'était si passionnant de se pencher sur certaines alcôves.

Et puis, je me suis trompée. J'ai cru à l'emploi public, au discours intégrateur "par équivalence de diplômes et sans concours", j'ai pris de plein fouet la discrimination que cela occasionne ("t'en as de la chance de pas passer les concours, hein"). J'ai pris cette rhétorique du "il peut/il peut pas" dans la figure, mais ouvre les yeux, oui tu es capable de passer un concours, ce n'est pas parce qu'il y a écrit que tu en es dispensé que tu dois te ruer là-dedans, dans les dérogations, dans le facile. La vie, ce n'est pas facile.

Le handicap ce n'est pas la vie. La vie, ce n'est pas le handicap.
Je suis fatiguée de ces gens qui respirent, mangent, boivent, et même chient "handicap" à longueur de journée. Et si l'on ajoute le couplet "cédieukilavoulu", si l'on s'accroche au premier Jésus-Christ qui passe pour tenter de trouver une réponse… il parait que c'est plus facile, avec la spiritualité.

Changer le regard commence par changer le regard sur Soi.

Je suis née dans une famille valide, j'ai grandi, étudié, évolué auprès de personnes valides. Je ne dis pas que cela a été toujours simple. Cela ne fait pas de moi une validiste. Mais je la remercie chaque jour, cette famille, pour m'avoir donné cette acuité du regard, cette perception des autres et de moi-même. Plus tard j'ai mené des études qui parlaient de sociologie, de littérature et de handicap car je voulais savoir, comment "les autres" perçoivent les gens différents. J'en ai fait un livre. Je ne me trahis pas, je ne trahis pas la "cause" : je vis. Je resitue. Je remets les choses à leur place. Je respire en tant que femme, en tant qu'être vivant, en tant qu'intellectuelle, écrivain et poétesse. C'est ce que je suis.



"Je n'appartiens à personne. 
Quand la pensée veut être libre, le corps doit l'être aussi.

(Alfred de Musset, Lorenzaccio)





samedi 6 octobre 2018

Sculpture


Des mains d'artiste
ou d'ouvrier
Des mains pour dire, des mains pour penser
Des mains pour taire

Des mains de fer
Pacifiques armées
Rugueuses fermées
Dans le grand œuvre

Des mains pour créer
Des mains pour revivre
Des mains pour rêver
Des mains pour survivre

la force vive de tes mains.

Quelle est cette matière brute, pierre ou diamant
que tes poings sculptent si ardemment ?

Du relief de la pierre, j'en extrais toute peur
Sillons dans la chair d'un tracé de labeur

Des mains pour rêver
Des mains pour construire
Des mains pour créer
Des mains pour s'affranchir

Il crée à mains nues
Il aime à la nuit,

Il met à nu la pierre ou la chair
et dans mon dénuement, sous ses mains
Le cœur se dénoue, et se déploient les ailes.

Photo : Marc Jor (https://www.facebook.com/Mjorportraits)
Modèle : Jean-Eric (Jean Erick)


dimanche 16 septembre 2018

Poussière



A l'aube de l'automne, à l'aube de ce temps de souvenirs, au cœur de ce mois qui crie si douloureusement dans mon ventre.
J'abrase, je ponce, je prépare, j'anticipe.

A l'orée du printemps qui viendra, je lave.
Il faudra refaire des cartons, emballer soigneusement, ranger.
Pour l'heure, je nettoie, je polis. Je polis poliment, avec application, je lustre et ça reluit.

J'enlève six ans de crasse et de poussière sur une étagère colonne que je voudrais emmener rutilante et rénovée. Mes doigts sont rugueux et sur le pouce, se découvre une ampoule, caprice de l'intellectuelle que je suis qui bricole trop rarement. Mes ongles sont noircis et leurs aspérités rayeraient mon épiderme si je le frôlais.

La couleur, nue, la couleur du bois est magnifique.

Encore. Enlever une couche de poussière, une couche de trop pour mettre à nu.
La chair de mon pouce. Le bleu des veines, le cœur dénué depuis si longtemps.

Il faut se séparer. Se détacher de l'inutile matériel. Cette semaine, j'ai vendu des abrasifs qui t'appartenaient.
Des abrasifs. S'abraser le cœur depuis si longtemps.

Et depuis deux jours je ponce, j'ôte des couches de souvenirs d'un meuble qui a 6 ans.
C'est âpre. C'est rude. C'est nécessaire.

Une fois passée l'épreuve de rugosité, il reste la douceur infinie du bois poncé comme une chair offerte.

Je me plais à imaginer cette chair effleurée par des mains rugueuses.
Je pense à la poussière, elle me rappelle tes cendres qui dorment quelque part dans un cimetière où je vais régulièrement.

Il n'y a pas de réponse.
Il n'y a pas de peine non plus. Je l'ai émerisée.

C'est un joli mot, émeri. Aime, ris.

On en revient toujours au même.
Il faut continuer à vivre, prendre du plaisir à le faire. Même si, même si…




"Il faut enterrer les morts et réparer les vivants" (Tchekov, in Platonov)

mardi 24 juillet 2018

Mon corps est une armure


Mon corps est une blessure
Maléfice ou enchantement
Mon corps est un champ de bataille
Mon corps est un renoncement
Une victoire acquise durement.

Mon corps est une déchirure
Un envoûtement

Mon corps est une forêt. Dense de broussailles tendres, mais personne ne le sait.
Mon ventre est tout sauf une invitation, il est refuge, sommet, prison, remparts en perdition.

Elle a approché sa main. Elle est venue.
Elle a osé, elle n'a pas eu peur. Elle semblait.

J'étais là immobile, la peau offerte à ma crainte, depuis combien de temps déjà n'avais-je accepté cela.
Ce contact. Cet effleurement. Etre touché.

Mon corps est une meurtrissure
Un évitement
Mon corps est une armure

… être touché.
La main qui s'avance, les doigts si peu tremblants.
Va-t-elle oser, comment le pourrait-elle, pourquoi…
Mon corps est une suture.

Entre l'odeur du cuir et de ma peau. Du tissu qui me recouvre encore.

Une invitation un leurre une incitation. Elle n'osera pas.

Bien sûr qu'elle dépose les armes. Elle avance nue, les mains nues, les doigts ouverts.
Mon corps est une rivière de larmes silencieuses ancrées dans la chair
Des sillons obscurs inscrits au profond
… Mon corps est une fêlure.
Mes mains aux poings fermés.

Bien sûr que je dépose les armes.

S'avancer fragile
S'exposer.


Mon corps aux poings fermés
Devient, devant sa force et sa fragilité conjuguées
Mon corps aux mains ouvertes…


Photographie par ©Marc Jor

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Libre interprétation littéraire d'après une photographie de Jean-Erick de Hyères par Marc Jor (elle-même inspirée de la photographie d'Andy Warhol par Richard Avedon)

Pour découvrir le travail de Marc Jor c'est ici
et le site de Jean-Erick : ici ...et

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